Notre blog a cette semaine un chroniqueur exceptionnel : Michel Serres.
Michel Serres est d'Agen et, grâce aux liens qui unissent la diaspora agenaise à leur ville nourricière, nous avons toujours eu la chance et le bonheur de pouvoir le rencontrer et dialoguer avec lui fréquemment.
Invité récemment chez lui à Vincennes, nous avions abordé tous deux les problème de l'identité nationale.
Michel Serres m'avait dit ses fortes réserves quant à un débat centré sur l'identité. Il appelait de ses voeux un débat refondé sur la question de l'appartenance à la communauté nationale.
Dans le prolongement de nos échanges, il m'a envoyé et autorisé à diffuser un très beau texte d'une grande portée philosophique sur la burqa.
je suis heureux de pouvoir en faire la chronique exceptionnelle de notre site cette semaine.
je me permets modestement de la compléter par mon point de vue de praticien du social quant à la question de l'opportunité d'une loi sur la burqa en vous renvoyant à ma chronique
http://www.jeandionis.com/blog.asp?pid=16956&ptype=tousJe suis sûr que ce beau texte ouvrira parmi nous une controverse profonde et digne, de celles capables de faire bouger nos convictions les plus profondes.
Amitiés,
Jean DIonis.
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Chronique de Michel Serres :
Il était une fois un berger qui avait perdu un agneau. Parti à sa recherche, il pénétra dans une anfractuosité de rocher, où il découvrit, dans l’ombre, un tombeau ancien contenant un gisant qui portait à un doigt une bague. Comme nul ne le voyait, le berger déroba le bijou. Retrouva-t-il sa bête, nous ne le saurons jamais. Plus tard, au cours d’une réunion, alors qu’il jouait négligemment avec son nouvel anneau, surprise, quand le chaton passait sous son annulaire, il devenait invisible.
Il comprit vite les avantages de l’événement. Il pénétra chez les voisins, les cambriola, s’enrichit, visita le palais du roi, tua le souverain, prit sa place et la reine, impuni. Jamais repérable pour répondre de ses actes, nul ne pouvait deviner qui avait volé, violé, assassiné. Invisible, il voyait sans être vu.
La visibilité oblige à répondre personnellement de ses actes : première assurance de sécurité publique ? Fondement du droit ?
1.- Sécurité
Pourquoi fait-on un geste de la main pour dire bonjour à quelqu’un ? Pour lui montrer que l’on ne tient aucune arme. Pourquoi, aussi bien, lui serre-t-on la main ? Pour faire la preuve concrète que nous sommes tous deux désarmés. Ces gestes simples du corps assurent la paix entre nous.
Inversement, cambrioleurs et criminels agissent le plus souvent de nuit, gantés, masqués, cagoulés. Voyant sans être vus, ils ne laissent pas de traces corporelles qui pourraient les faire reconnaître. Plus légèrement, dans les temps de Carnaval, les loups permettent de se livrer, incognito, à des actes en temps ordinaires peu permis.
Le masque de théâtre, modelé pour représenter des visages de personnages formatés : le vieux, l’avare, le soldat… nos Anciens l’appelaient persona. Lisses, loups et voiles sont des personae qui protégent l’anonymat de la personne.
La personne a trait au visage.
2.- D’où vient la question de l’identité.
Qu’est-ce que l’identité ? À quoi reconnaît-on une personne ? Essentiellement au visage : ce mot signifie qu’elle voit ET qu’elle est vue. Elle peut changer d’habits, de fortune, d’attitude, d’âge, de fonction ou de nom, sauf chirurgie esthétique excessive, elle change peu de visage. Il la rend reconnaissable ; quiconque, ainsi, peut la repérer. À visage découvert, cette expression veut dire : loyalement, sans mentir ni se cacher.
Ainsi, au moins en droit français, une carte de crédit ne garantit point l’identité ; valent, au contraire, la carte d’identité, le permis de conduite ou le passeport… parce que les trois portent une photographie du visage de ladite personne, non les cartes bancaires.
De même, en démocratie, chacun vote à bulletin secret, qu’il décide et choisit sous le voile de l’isoloir, mais, au préalable, un jury ad hoc a vérifié son identité, en comparant sa carte d’électeur et sa présence à visage découvert.
Le visage seul témoigne de l’identité, parce qu’il est son équivalent concret, par corps ; mieux encore, il est la publication, l’exposé public de l’identité de la personne.
Pourquoi, dans la plupart des cultures du monde, et quels qu’y soient les usages vestimentaires, le visage et les mains bénéficient, le plus souvent seuls, de la nudité ? Parce qu’ils garantissent la sécurité publique et l’identité des personnes privées en public. Dans certains pays d’Asie, un étranger passe pour un fantôme : il n’a pas existence publique ; les femmes portant la burka ont une d’existence privée, non publique.
En tant qu’il est vu et visible par tous, le visage assure le passage de l’individuel au collectif.
Pourquoi la Burka intéresse-t-elle l’opinion ? Pour deux raisons, usuellement évoquées :
- pour les immigrants, l’adaptation, sinon l’obéissance, aux lois du pays hôte. Étant moi-même un travailleur émigré, il ne me viendrait jamais à l’esprit de désobéir ou ne pas vouloir m’adapter aux lois du pays qui me propose un emploi ;
- pour les femmes, la violence qui leur est faite, et le déni de l’égalité, si rare quoique humaine, entre les sexes.
Aussi importantes qu’elles soient – et, à mes yeux, elles sont toutes deux capitales -, ces raisons comptent peu par rapport à ce fondement corporel du collectif, donc du droit et de la morale publiques.
3.- Personne privée, personne publique, droit
Il s’énonce comme suit : Qui suis-je, pour les autres ? Je vis devant eux et face à eux. Qui suis-je, donc, en public ? Celui que tout le monde doit pouvoir reconnaître. Qui est cette personne ? Celle que tout le monde doit pouvoir reconnaître. Or, on ne me reconnaît, on ne reconnaît cette personne qu’en face. Qui refuse cette reconnaissance corporelle d’identité se place hors le collectif. Que veut dire : vivre ensemble ? Mieux encore, qu’est-ce que le collectif ? Un ensemble de face-à-face.
Sans cette reconnaissance réciproque par corps, il n’y a ni sécurité ni collectivité possibles, donc pas de contrat social ni de droit. Ainsi peut-on décrire le passage du privé au public et du collectif au droit : la personne non reconnaissable par corps n’accède pas au statut de sujet de droit. Seuls ceux que l’on peut reconnaître par corps, donc par le visage, passent du statut de personnes privées à celui de personnes publiques et peuvent accéder, par là, au statut de sujet de droit.
Pourquoi, sur ce point, édicter une loi, quand il s’agit là, plus profondément, du fondement même de la société ?